Dérisoire ou superflu ?

Le commentaire de la réalité est il superflu, en ce qu’il ne peut influer, par définition, sur la réalité dont il traite), ou dérisoire dans la mesure où la vanité de son essence (et celle de son auteur) ne peuvent que susciter la moquerie ?

J’aime bien la dérision …

Chapitre XXIII

Eduardo Alvamontes, à l’ordinaire, ne consommait ses préparations que le soir tombé, dans l’intimité de ses quartiers. En chimiste averti, il dosait ses prises, ce qui lui permettait d’estomper les terreurs qui peuplaient ses nuits sans empiéter outre mesure sur sa lucidité diurne, du moins en était-il convaincu.

A l’âge de cinq ans, il avait vu ses parents torturés et finalement assassinés sous ses yeux par un des multiples groupes paramilitaires qui quadrillaient son pays. Depuis, il revoyait tous les soirs la scène et ne parvenait à s’endormir que lorsque l’ivresse, la drogue ou les deux réunies lui procuraient une distance suffisante. En cette fin d’après-midi, considérant que les évènements de la journée lui annonçaient une nuit difficile, il décida de prendre les devants et se rendit à « sa réserve », dans l’intervalle qui séparait le réfectoire de la citerne de propane.

C’est là, dans le vide sanitaire du bâtiment, qu’il avait ménagé un passage par lequel il accédait à sa cave. C’est en se courbant pour y pénétrer qu’il reçut la rafale qui lui déchiqueta les dernières vertèbres du dos. Il s écroula sans un cri contre le muret, masquant de son corps l’ouverture qui aurait pu lui sauver la vie. Sa dernière pensée consciente avant de sombrer fut de trouver « bizarre » le bruit que fit son crâne en heurtant la fondation de béton.

Il ne reprit conscience que plusieurs heures plus tard, par étapes, les sensations de froid aigu ou de tiédeur diffuse alternant sans raison, les souvenirs affluant et s’évanouissant au même rythme.

Là haut, la bacchanale se déchaînait. Leur mission accomplie, un groupe d’assaillants avait investi la cantine et, après avoir proprement égorgé le cuisinier Jacky, lequel avait vainement tenté de se défendre avec un couteau à désosser, s’était employé à ripailler sans vergogne.

Le deuxième groupe finissait de fouiller les bungalows techniques, arrosant l’intérieur de rafales à hauteur de hanche.

Sandra, sous la douche, n’entendit rien de l’attaque. A moment où elle fermait le mitigeur et entrouvrait le rideau de plastique pour empoigner un drap de bain, la porte du baraquement s’ouvrit à la volée et le hurlement qu’elle poussa en glissant dans le bac à douche couvrit le bruit de la rafale.

Les carreaux de faïence éclataient sous les balles et une pluie de gravats tranchants s’abattit sur elle. Apercevant le corps dénudé, roulé en boule dans le receveur, Arkady hurla à son compagnon d’arrêter de tirer.

Ils saisirent Sandra par les avant-bras et l’expulsèrent hors du bungalow, la projetant à terre avec force, jouissant à l’avance du supplice qu’ils se promettaient de lui faire subir.

Traînée, portée, poussée par les deux brutes, elle traversa la porte à double battants du réfectoire, s’affala au milieu de la salle, aux pieds de la demi-douzaine de soudards avachis sur les banquettes.

Tout comme ils avaient mené l’assaut sur la base quelques instants auparavant, ils la forcèrent tous, avec autant de brutalité que de méthode, l’un la clouant sur une table, l’autre lui immobilisant les chevilles pendant qu’un troisième la besognait. Ses hurlements semblaient attiser leur frénésie et ils l’abandonnèrent bientôt lorsqu’elle eût cessé de se débattre.

En s’esclaffant dans diverses langues, ils passèrent le reste de la nuit à boire, manger, la violer à nouveau et recommencer.

Le jour se leva et elle demeurait là, prostrée sur le plancher, secouée par des sanglots qu’elle ne parvenait plus à réprimer.

Arkady s’approcha d’elle, une parka dans les mains et entreprit de l’en couvrir. Dans le mouvement qu’il fit pour ajuster la veste, sa main frôla un sein qu’il entreprit de caresser, malaxant de la paume la chair molle et en pinçant le bout presque délicatement entre ses deux doigts.

« Ce salaud essaie de me traire ! » Après les outrages subis, l’offense aurait pu sembler minime. Elle se rua pourtant sur lui, lui mordit le visage et réussit à lui arracher la lèvre inférieure avant de recevoir le coup de crosse qui lui fit éclater la tête.

Eduardo avait réussi à ramper sous le bâtiment, dans un réflexe d’animal blessé qui tente de se mettre à l’abri des prédateurs. Longeant le tuyau qui amenait le gaz à la cuisine, se servant de celui-ci comme on se hisse le long d’une corde, il progressait sur le sol inégal.

Quand sa main rencontra la vanne, il ne considéra tout d’abord que la difficulté supplémentaire que celle-ci lui occasionnait dans sa progression.

Progression vers quoi ? C’est à ce moment qu’il prit conscience de la vanité de sa fuite. Il allait mourir, il n’en connaissait pas la raison, mais il commençait à entrevoir qu’il ne ferait pas le voyage seul.

Rassemblant ses dernières forces, il entreprit de dévisser la vanne en s’arc-boutant entre le plancher et le tuyau d’acier, pesant autant qu’il le pouvait en s’aidant des bras et du torse. Le manchon céda et la filasse qui assurait l’étanchéité s’effrita en lambeaux dans ses doigts. Le sifflement du gaz se fit de plus en plus sourd, signe évident de l’importance de la fuite. Il se recula en roulant sur lui-même, traînant ses jambes mortes en s’agrippant aux membrures du plancher, juste au-dessus de lui. La lumière du jour qui provenait du trou qu’il avait emprunté pour s’enterrer le guidait. Le gaz envahissait le sous-sol et l’odeur écoeurante l’enveloppait lorsqu’il parvint à se hisser hors du passage. Il se cala contre la citerne, face au trou d’où sortait le gaz et alluma son briquet.

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