Oui, je sais, cela faisait longtemps …
Mais j’ai eu quelques préoccupations qui m’ont tenu éloigné de la feuille blanche.
Ceux qui me lisent me pardonneront sans doute, quant aux autres …
CHAPITRE XXI
Ils dévalaient à présent le même sentier qu’ils avaient emprunté l’heure d’avant, mais leur état d’esprit, en revanche, était loin d’être semblable.
En arrivant près de la grève, Pierre bifurqua sur la gauche, là où l’escarpement rocheux, haut d’une dizaine de mètres qui constituait une sorte de socle à l’ilôt tout entier entrait directement en contact avec les flots, sans plage de cailloux pour en amortir les vagues. C’est là qu’en arrivant, il avait distingué une faille dans l’écoulement de lave qui s’était brisé net à la rencontre de la mer.
Il avait bien vu : une cavité s’ouvrait, étroite d’une brasse à l’entrée, mais s’élargissant et s’élevant dans sa profondeur, le sol tapissé de cailloux basaltiques polis par les vagues.
Il enjoignit à Claire de l’y attendre, le temps pour lui d’aller chercher le Dinghy. Le crépuscule s’établissait peu à peu et les évènements en cours n’incitaient pas à musarder. Sitôt arrivé près de l’embarcation, il la remit à l’eau et, s’abstenant de remettre le moteur en route, empoigna les avirons et longea la plage sur une quarantaine de mètres, jusqu’à l’extrémité orientale de celle-ci. Là, il vira droit vers les rochers pour s’approcher au plus près de la grotte. Souquant vigoureusement pour surmonter le ressac, il parvint à échouer son esquif sur un rocher affleurant, juste à l’entrée de leur refuge. La jeune femme, qui avait visiblement repris contrôle d’elle-même, s’agrippa à une saillie de basalte d’une main, tout son corps tendu vers lui pour tenter de crocheter le cordage qui ceignait le boudin de caoutchouc du bateau.
Ils parvinrent à hisser l’embarcation au sec et à la tirer à l’intérieur de la grotte, la dissimulant ainsi aux regards.
CHAPITRE XXII
Ils passèrent une partie de la soirée à se poser des questions sur la signification de ce qui avait pu se passer à la base, sur ce qu’il convenait de faire, sur leurs chances d’y survivre …L’accumulation de leurs interrogations mutuelles leur faisait du bien, chacun percevant obscurément que l’autre n’y apporterait aucune réponse satisfaisante, mais, paradoxalement, l’inassouvissement de leur quête les rapprochait et les rassurait, les poussant l’un et l’autre dans une surenchère sans fin d’hypothèses invérifiables.
Le froid et la crainte, bien plus que leur récente intimité, leur enjoignirent de se lover l’un contre l’autre dans le sommeil.
Il aurait été de bon ton de prétendre que le lever du jour les réveilla. En fait, deux bonnes heures s’étaient écoulées depuis cet instant lorsque le vacarme des gorfous et autres représentants de la gent aviaire les tira du sommeil.
La nuit n’avait apporté aucune issue à leur angoisse et la situation leur apparaissait tout aussi complexe au matin qu’elle ne leur avait paru la veille : ni l’un ni l’autre n’avait d’élément nouveau à apporter, de nature à ramener à la normale leur condition présente.
Pierre, se conformant inconsciemment à un rôle de mêle dominant dont il se sentait intimement étranger, se hasarda à risquer un œil hors de leur asile, n’omettant pas d’agiter sa main derrière lui pour enjoindre à sa compagne de demeurer à l’abri. Claire n’avait nul besoin de la consigne et se satisfaisait visiblement de sa position, plus de trois mètres en retrait. Unisson des sentiments ou rappel de prudence machinal, elle lui enjoignit toutefois de ne pas se faire voir, sur un ton à mi-chemin entre la supplique et la mise en garde. Pierre décida aussitôt que la première interprétation en constituait la seule possible.
Un froid vif le saisit lorsqu’il sortit de la grotte, éclaboussé par les embruns que charriait le vent. Il sauta de rocher en rocher pour atteindre la grève découverte et s’effondra dans les galets, autant par maladresse que par souci de suivre les conseils de prudence de Claire.
Il ajusta ses jumelles, effectua une mise au point laborieuse et s’employa à observer minutieusement la plage de « leur île » qui présentement, était à son tour devenue « l’île d’en face ». Le paradoxe le fit sourire et ce sourire le ragaillardit naïvement.
Sur la « Promenade des Belges », rien ne bougeait et, à l’exception du navire qui y était échoué, rien ne semblait y avoir changé depuis la veille.
Il balaya rapidement l’escarpement où se dressait préalablement son antenne, n’y constatant aucun miracle qui l’y aurait rétablie. Seules les ruines noircies de son local technique et les ferrailles abattues du pylône témoignaient encore de son activité passée en cet endroit.
Convaincu de la destruction totale de la station radio, il ajusta ses jumelles sur la base, fouillant les abords de chaque bâtiment, comme pour se convaincre qu’il gardait espoir d’y découvrir une présence familière alors qu’il s’était déjà convaincu qu’en toute logique, ses compagnons avaient tous dû périr sous les balles dans les premières minutes de l’attaque. Le fait que, hier soir, les armes se soient tues aussi vite en constituait une présomption supplémentaire.
« Une opération de nettoyage rondement menée » ne put-il s’empêcher de penser, tout en remarquant que celle-ci aurait dû être suivie par un départ immédiat. Pourquoi restaient-ils sur place ? Qui étaient-ils ? Par qui étaient-ils envoyés ?
Ces interrogations, tout aussi stériles aujourd’hui que la veille, recommençaient à tournoyer dans sa tête. Il se gendarma, tenta de chasser l’angoisse qui le gagnait en se répétant que l’affolement l’empêcherait de réfléchir valablement, qu’il ne servait à rien de s’apeurer puisqu’il était encore vivant, lui, que … jusqu’à ce qu’il se remémore les conseils du vieux Moritz en cas de chute à l’eau : « tremblez ! » gueulait-il, « ça vous réchauffera. »
Il céda alors à la trouille, la vraie, celle qui tord les tripes et empêche de respirer, qui gèle le cerveau et fige le regard.
Combien de secondes ou de minutes resta-t-il dans cet état végétatif ?
Le crabe, de la taille d’une étrille, sortit de sous son rocher, galopa sur les graviers, arracha un lambeau indistinct et fila se se terrer dans son abri. C’est en se rendant compte que c’était la troisième ou quatrième fois qu’il assistait à son manège que Pierre se rendit compte de son absence momentanée et reprit peu-à-peu conscience de lui-même. Il éprouva cette sensation bizarre que l’on ressent quand on chausse les lunettes d’un autre : il faut quelques instants pour que les images perçues par chaque œil en viennent à coïncider, tout comme ses propres sensations et pensées réintégraient leur enveloppe.