Comment va Roland ?

C’est la nouvelle expression, on ne dit plus “les internationaux de France au stade Roland Garros”, on abrège, ça fait plus “mode” … Il y a quelques années, un commentateur de football télévisé parvint à retenir un deux-cent-unième mot dans son vocabulaire personnel : il nous abreuva donc des “jaillissements” de tel avant-centre ou de tel ailier gauche pendant deux ans, jusqu’à ce que l’actualité sportive le contraigne à retenir le nom de Schuhmacher. C’en était trop pour lui, sans doute, et il fallut faire un choix : le jaillissement sombra dans l’oubli et Schuhmacher triompha dans ses commentaires, avant d’être lui-même remplacé par Manchestair-Younailletède …

Pour en revenir à Roland Garros, peu se souvenaient encore qu’il était aviateur et rugbyman, la plupart l’assimilant à un champion de la raquette.  Bien moins encore connaissaient ses attaches créoles et les quelques rescapés de l’Alzheimer médiatique qui se rappellent sa traversée de la méditerranée n’osent plus l’évoquer, de peur d’une garde à vue pour suspicion de soutien à des migrants en situation irrégulière …

Ainsi va le monde !

Chapitre XIX

Philippe, en un réflexe d’ex-trotskiste, décida que la conduite à tenir ne pouvait se décider seul ou à deux, et qu’une troisième présence serait la bienvenue, ne serait-ce que pour s’assurer un rapport de forces favorable en cas de divergence … Il appela Nicolas Bonoeil, le cartographe de l‘expédition que tout le monde surnommait « bonheur » en raison de l’humeur égale dont celui-ci témoignait à tout moment. Aucun n’aurait pu se souvenir lui avoir vu manifester la moindre émotion de colère, de dépit, de satisfaction ou d’excitation, tant son travail de recollement des données cartographiques du XVIème ou du XVIIème siècle l’absorbait.

Pierre répéta ses explications, dans un style qui l’impliquait personnellement beaucoup moins qu’auparavant, insistant plutôt sur les enjeux relatifs à leur petite collectivité perdue dans l’océan.

Nicolas, sans plus d’émoi qu’à son habitude, reformule, développa , argumenta pour convaincre Philippe que Pierre s’était laissé abuser –de façon compréhensible – par la surprise, mais que la situation de leur îlot n’avait rien de stratégique pour aucune des parties au conflit et que, en conséquence, ils n’avaient rien à craindre de particulier du déroulement de la querelle en cours.

Pierre n’avait rien à objecter, du moins pas grand-chose sauf à dévoiler son rôle occulte et éventuel dans l’affaire.

Il fut donc décidé que la macabre découverte serait dûment consignée dans le livre de bord de l’expédition, qu’une sépulture serait donnée dans l’après-midi aux malheureux échoués et que l’incident serait mentionné dans le prochain rapport bimensuel. En d’autres termes, cela équivalait à déclarer : « oui, on a vu, mais ceci ne nous concerne pas vraiment et, de toutes façons, le mal est fait, on n’y peut plus rien … ». La phrase resservirait sans doute quelques années plus tard, en Bosnie ou au Rwanda.

Le lendemain matin, le weasel de Pierre fut mis à contribution pour creuser une fosse où les corps repêchés furent inhumés.

L’ensemble des membres de l’expédition participa à la cérémonie et, bien qu’aucune prière ne fut prononcée publiquement, le recueillement de chacun était évident, presque palpable, comme un instant fait d’une pure communion humaine venue du fond des âges. « C’était beau comme une éclipse », se dit Pierre sans aucun humour noir, ressentant à la fois une sourde inquiétude animale devant l’inhabituel et un réconfort profondément humain de ne pas être seul à y être confronté.

Le repas de midi fut vite expédié, dans une ambiance lourde, tous souhaitant à la fois ne pas trop paraître affectés par les évènements et, pour autant, ne pas donner l’impression d’y être par trop insensibles. Chacun prétexta donc un travail important à terminer et le café fut avalé debout au comptoir.

Pierre, dans ces circonstances déstabilisantes, osa cependant ce qu’il avait toutes les peines du monde à tenter en temps ordinaire : le premier pas, l’approche directe, à découvert, sans camouflage, psychologiquement nu devant une femme …

Il proposa donc à Claire de faire le jour-même un tour en bateau à « l’île d’en-face ». C’est ainsi que tous appelaient la proéminence rocheuse qui émergeait à trois milles, à peine de leur campement, un caillou volcanique de quatre kilomètres carrés tout aussi perdu qu’eux dans l’océan.

Contre toute attente, mais comblant son espérance, Claire accepta aussitôt.

Pendant qu’ils marchaient en direction de l’embarcadère, Pierre s’interrogeait sans fin ni chemin sur la part de vulnérabilité momentanée due aux émotions, l’incidence de son charme personnel, l’influence du hasard … toutes causes susceptibles d’avoir entrîné l’assentiment de Claire. Pour dénouer les amarres du Dinghy, il prit mille précautions, à l’image de l’adolescent  qu’il avait été il y a peu, désireux d’assurer son premier dégrafage de soutien-gorge sans paraître pour autant un spécialiste de l’exercice, de peur d’effaroucher.

La manœuvre, le gouvernail à empoigner, le rôle technique de pilote lui permirent de s’établir une contenance pendant la traversée. Le vacarme du moteur lui fournissait, quant à lui, une raison de ne pas tenter une conversation qu’il se sentait peu capable de soutenir.

Claire ne semblait pas s’en soucier, nonchalamment étendue à l’avant, le buste reposant sur le boudin de caoutchouc de la proue, le visage tourné vers l’avant, semblant surveiller un horizon pourtant bien anodin.

Le vent faisait flotter ses cheveux dans la lumière de l’ouest et Pierre goûtait ces instants comme on savoure la poire qu’on vient de piquer à l’étalage, heureux d’une issue qu’on sait ne pas avoir vraiment méritée, mais à laquelle on a consacré toute sa volonté.

Ils abordèrent la seule anse praticable de « l’île d’en-face », halèrent leur embarcation sur les galets pour la mattre à l’abri du reflux et se mirent à marcher le long du rivage, en silence, leurs mains se joignant naturellement.

Une pointe rocheuse qui s’avançait dans la mer avait ménagé grâce aux courants, un coin de gravier plus fin que les galets de la plage. Elle s’y allongea aussitôt et s’adressa à lui : « là, ça sera bien … ».

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